Découverte de C-Lab : des mots et des voix

« Madame, il est 9 h pile. On y va ? » demande Angelo avec un air mêlé de satisfaction et d’excitation. C’est le jeu depuis hier : réinvestir avec un plaisir affiché cette expression qui indique la précision d’un horaire et qui n’a pas manqué de faire sourire les élèves lorsqu’ils l’ont découverte. « Qu’est-ce qui se passe si je n’arrive pas à 8 h 45 pile ? » ; et « 9 h 05, est-ce que c’est encore pile ? »

« Oui Angelo, on y va ». Les grilles du collège se referment derrière nous comme la promesse de renforcer encore plus ce qui nous lie tous les jours : partager nos regards, explorer le monde et dire ce monde qui nous entoure, en français bien sûr, mais aussi dans les autres langues qui coexistent dans le quotidien de la classe et qui construisent le groupe.

Le trajet en bus et en métro est l’occasion d’entendre toutes ces langues, sous le regard attendri de certains passagers qui semblent être étonnés par la nature volubile, souriante et enthousiaste des élèves. Oui, ce désir de paroles et d’entrer en contact est frais. Et rare. Et précieux.

Nous arrivons à Rennes II à l’heure convenue – 10 h « pile ». La fac est déserte : les examens viennent d’être reportés et les cours annulés en raison du mouvement de grève contre la réforme des retraites. « Madame, il y a une université aussi à Kaboul » lance discrètement Said. « Et tu aimerais aller à l’Université Said ? » « Oh oui madame ».

Romain et Manon, qui travaillent à C-Lab, nous attendent devant le bâtiment L avec un énorme sac de supermarché qui a l’air un peu lourd et d’où sortent des fils noirs. Nous partons en quête d’une salle. Tentative vaine. C’est ça la grève : aucune salle n’est accessible. Nous nous replions alors dans le hall vide que nous investissons. Seul un couple d’étudiants palabre sur les gradins ; ils ne semblent aucunement étonnés ou perturbés par notre présence.

Nous nous installons sur les bancs jaunes et regardons Romain sortir des enceintes de son sac. Il a prévu de nous faire écouter différentes ambiances sonores, pour illustrer le pouvoir des sons et peut-être commencer à donner quelques idées aux élèves. Car nous allons travailler avec lui toute l’année pour mettre en forme les captations sonores qui seront faites par les élèves pour témoigner des expériences culturelles et artistiques qu’ils vivront aux – grâce aux - Champs Libres. Et comme capter du son sur un lieu, c’est créer du lien avec les gens qui le traversent, les élèves pourront ainsi livrer leurs traces sensibles des Champs libres. C’est peut-être cela que Romain nous propose ce matin : découvrir quelques cartes postales sonores.

Nous voilà d’abord embarqués dans un marché en Amérique du Sud. Angelo et Ana-Maria rient aux mêmes endroits de l’enregistrement. Angelo traduit discrètement les gros mots que l’une des voix emploie. Puis nous quittons le marché aux accents espagnols et atterrissons à Dakar. C’est au tour de Mustapha de rire aux éclats. Et nous rions tous avec lui. La bande-son arrive à sa fin. Nous sommes de retour à Rennes II. Les deux étudiants n’ont pas bougé et continuent de discuter. Imperturbables.

Les élèves se répartissent ensuite dans deux ateliers pratiques encadrés l’un par Manon, l’autre par Romain. Manon continue de vider le sac dans le hall. Elle sort quatre mallettes remplies de matériel dont elle explique le fonctionnement. Tout le monde semble avoir saisi très rapidement les manipulations à faire et voilà les élèves qui explorent les enregistreurs, les différents types de micro, le casque. Leur voix aussi. Puis ils sortent et se lancent en quête de personnes à interviewer sur le campus. Pour tester le matériel. Pour le plaisir de la rencontre aussi. Giorgi, Ioane et Oto courent presque derrière les rares personnes qu’ils aperçoivent pour échanger avec eux quelques mots en français. Leur demander d’où ils viennent et quel âge ils ont. Luka et Sandro s’étonnent : « Madame, pourquoi personne ne sait expliquer les couleurs du drapeau français ? ». Said et Léo ont à leur tour envie de partager leur expérience : « Madame, dit Said un peu ému, j’ai parlé avec un étudiant afghan ». « Ah oui, super ! il parlait pachto ? « Non. Farsi. On parle ensemble un peu anglais, un peu farsi, un peu pachto ». Pa Teng, Wahida et Asia n’osent pas aller à la rencontre d’inconnus. Et pourtant, elles semblent tellement bien. Tenir un micro et entendre sa voix dans le casque est en soi déjà tellement nouveau. « Madame, tu viens d’où ? Je viens de Rennes. Et toi Wahida ? ». Et alors que l’échange se poursuit aussi avec Asia et Pa Teng, le couple d’étudiants continue de converser, derrière la porte. Aucun élève ne semble avoir osé les déranger.

Pendant ce temps, l’autre moitié des élèves se trouve avec Romain dans les locaux de C-Lab. C’est la ruée vers l’or. Romain est vite dépassé par Angelo, Eghossa et Moustapha qui saluent le président de la radio au passage. Ils s’installent, euphoriques, aux micros et se tortillent sur leur siège pivotant. Puis Romain leur donne à lire des textes écrits par les journalistes de C-Lab pour lancer des chansons. Nous préparons la lecture : Mouad commence. Chacun-e s’applique à dire le plus exactement possible les mots préparés par Romain, soucieux de bien faire. Angelo demande une nouvelle fois si tout Rennes les entendra. « Non, le rassure Romain, pas encore. On s’entraîne. » Le texte psalmodié, la musique est lancée et c’est la danse collective dans un grand élan jubilatoire. D’autres élèves leur succèdent et la première équipe passe en régie. Le geste de lancement, un grand mouvement de bras, est vite assimilé et Griselda, Klarina, Alexandre, Achraf sourient à la vue de leurs copains, de l’autre côté de la vitre, qui les encouragent et les félicitent après chaque texte prononcé.

Mais il est temps d’aller explorer l’autre atelier.

Enfin, la troupe, émue et affamée, lance un grand au revoir à Manon et Romain. Nous nous engouffrons dans le métro, chacun-e toujours attentif-ve au fait que personne ne soit oublié. Moins volubiles -les estomacs tiraillent- les élèves pensent peut-être à cette toute nouvelle expérience qui leur ouvre de belles perspectives.

Lydia Cardinal et Claire Novack

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